Me.Richard Rault

Notre pays est confronté à de multiples défis socio-économiques, avec la crise économique mondiale, que la détérioration de notre tissu démocratique ne fait que souligner davantage. En fait, les deux facteurs sont étroitement liés chez nous, dans la mesure où le Gouvernement a recours à des mesures bâillons ou à une soldatesque aux ordres pour masquer ses propres échecs et faiblesses. Il n’en demeure pas moins que l’exaspération populaire atteint des proportions importantes avec de multiples incidents qui pourraient nous faire entrer dans un cycle répressif.

Il aura suffi d’une simple protestation de la part d’élus du village de Plaine Magnien, lequel avait été fortement atteint par les inondations récentes, contre des ministres et députés de la circonscription no 12, pour qu’intervienne la Police qui procède à l’arrestation des conseillers protestataires. Ceux-ci avaient été snobés pour cette réunion, tenue au Citizens’ Advice Bureau de la localité, dont ils sont pourtant les élus. MM. Hurreeram, Toussaint et Doolub, élus MSM de la circonscription no 12, feraient pourtant bien de se rappeler que les élections de 2019 y avaient été âprement disputées. Au point que ce fût Ritish Ramful, candidat du Ptr, qui arriva en tête de liste. Sans oublier que post-Wakashio, le district de Grand-Port aura été le seul à ne pas céder aux pressions du MSM, pour élire des pro-rouges à sa tête, après la tenue des Villageoises l’an dernier.

Est-ce une coïncidence que le président du Conseil du District concerné ait été arrêté en octobre 2021, suite à un litige sur l’inauguration par le Gouvernement d’un complexe sportif dans son village de Quatre Sœurs, dont il a la responsabilité soit dit en passant, pour avoir fait obstruction à deux officiers du Gouvernement sur le site ? Inauguration à laquelle il ne fut pas invité ! Encore une fois un élu local est snobé dès lors qu’il n’appartient pas au sérail du parti orange.

A Vacoas, on aura assisté à l’ire du maire MSM face à la remarque d’un membre du public qui l’aurait apostrophé du mot « gopia ». Suite à sa plainte, pour une cause encore obscure, un suspect a été arrêté et détenu 24h avant d’être traduit en Cour, puis aussitôt relâché sous caution. Il appartiendra à la Cour de déterminer si cette qualification par un suspect d’un édile de cette manière, constitue bien une infraction, comme de décider si cela justifiait une arrestation et une détention.

Toutefois ces arrestations, qui ne sont que les dernières à intervenir dans la série des feuilletons politiques, à laquelle collabore la Police au profit des proches du régime en place (n’est-ce pas Mlle Diolle ?), démontrent bien, d’une part, l’irritation de nos dirigeants face aux moindres critiques et, d’autre part, que le grand public a les nerfs à fleur de peau face aux gouvernants. Quant à la Police, elle ne se montre que trop obligée à servir les quatre volontés du pouvoir, devançant même les plaintes officielles pour procéder parfois à l’interpellation des suspects. Rama Valayden ne contredira pas cette analyse, lui qui aura été convoqué aux Casernes Centrales vendredi dernier.

Cette incapacité à supporter les critiques comme cette volonté quasi systémique de fuir la confrontation avec d’éventuels détracteurs procèdent surtout d’une peur de nos dirigeants, PM en tête, de ne pouvoir redresser notre économie, plus que jamais à bout de souffle et ne cessant de se détériorer, avant les prochaines échéances électorales soit d’ici 2024. Que ce soit Rachna Seenauth ou Ivann Bibi ou encore le couple Ruhomatally et plus récemment les habitants protestataires de Bambous-Virieux en décembre 2021, sur fond de pénurie d’eau potable, la liste de ceux qui sont arrêtés pour cause d’allergie des membres du régime envers toute protestation ne cesse de s’allonger.

Du coup, le renvoi des élections municipales à des jours meilleurs sous le prétexte de la Covid-19, n’aura berné que les seuls sympathisants du MSM devant une débâcle électorale annoncée d’avance. Il n’a d’ailleurs échappé à personne que les élections régionales aient pu se dérouler à Rodrigues, malgré la pandémie. Il n’est pas du tout certain que ce renvoi ne serve le Gouvernement en quoi que ce soit, tant la colère demeure palpable dans tous les milieux du pays. Et il suffit de parcourir les réseaux sociaux pour comprendre que cette colère s’est muée en agressivité face au Gouvernement, comme face à tous ses supporters traités de tous les noms, de « chatwa » à « gopia ».

Le Gouvernement a les chiffres entre ses mains. Ils démontrent clairement que nous avons une dette nationale abyssale dépassant les 100% du PIB. Encore plus si l’on y rajoute l’endettement de nos corps parapublics et de tous les éléments qu’il veut omettre dans la compilation des données, il y a surement de quoi paniquer. Cela n’embêtera pas nos bailleurs de fonds, pour commencer le FMI lors des prochaines consultations sous le Chapitre IV pour la surveillance de nos performances économiques. En comparaison, au Rwanda, la dette est de 70% et aux Seychelles de l’ordre de 90%.

Le chômage est en hausse. Il serait de 9,5% de notre population active. Si le Gouvernement veut se gausser qu’il aura baissé de son pic de 10,5% en 2020, libre à lui, mais il n’embobine que ses seuls partisans, lesquels se réduisent comme peau de chagrin depuis les Législatives de 2019. Nous sommes bien loin du taux de 6,8% d’avant la pandémie. Et le chômage de nos jeunes est plus qu’alarmant. Et il ne suffit pas de nous seriner qu’il y a eu la pandémie suivie du déclenchement de la guerre russo-ukrainienne avec dans son sillage, une augmentation faramineuse des couts du pétrole de l’énergie, pour justifier toutes les gabegies gouvernementales.

L’investissement étranger (et aussi local) est en chute libre et reste concentré aux 2/3 dans le secteur immobilier (projets IRS, RES etc.). L’industrie et l’agriculture sont léthargiques pour ne pas dire quasiment moribondes et aucun autre nouveau secteur ne semble faire apparition. L’exploitation de nos ressources halieutiques est toujours au point mort. Notre secteur financier se remet à peine de son passage sous surveillance et notre secteur touristique plie toujours sous le double fardeau de la guerre et du confinement des métropoles asiatiques et leurs effets pernicieux sur les échanges mondiaux. On doute que le seuil de 1 million de visiteurs en 2022 ne soit atteint. Chiffre quand même inférieur au pic de 2018. Sauf que nos concurrents aux Maldives, à Zanzibar ou aux Seychelles ont, quant à eux, déjà atteint ou même dépassé le seuil pré-Covid du nombre de leurs visiteurs. Nous stagnons et nous sommes piètres, un peu à l’image de ce minable pavillon que nous avons exhibé à l’Exposition Universelle de Dubaï. Bravo M. Obeegadoo : notre fleuron économique recule sous votre direction !

Quant à l’investissement public, nous ne cessons d’en faire des symboles de gaspillage : la Safe City, au coût de Rs 19 Mds, n’est qu’un immense bluff, comme l’ont démontré les Avengers lors des travaux de l’affaire Kistnen. Non seulement ses données ne sont pas fiables (peut-être, surement même, manipulables) mais en outre clairement insuffisants pour vraiment assurer la sécurité publique. Le stade de Côte d’Or, au coût de Rs5 Mds, est un autre exemple d’éléphant blanc que ne cesse d’accumuler le Gouvernement. Quant à Metro Express Ltd, qui devrait nous coûter autour de Rs22 Mds, il est plus qu’avéré qu’il ne peut survivre sans subventions publiques.

Notre stratégie économique doit être revue de fond en comble. Nous devons revoir nos paramètres économiques et cesser de laisser péricliter notre industrie comme notre agroéconomie. Que ce soit en partenariat avec nos voisins (notamment malgache ou mozambicain- il n’est pas si loin le temps où Arvin Boolell nous annonçait que 100,000 hectares autour de Beira étaient mis à notre disposition), nous devons relancer ces secteurs. Ne serait-ce que pour diminuer le déficit structurel de notre balance commerciale ! Nos exportations ne cessent en effet de diminuer et le « Made in Mauritius » est en plein recul. C’est dans cette optique que nous devrions recentrer notre vision de l’économie verte et surtout de l’économie bleue. Le ministre responsable, Sudhir Maudhoo, est une catastrophe nationale, dépourvu de toute vision et incapable d’appréhender les capacités d’un pays responsable de 2,9 millions de kms2 d’océan. Tel est en effet l’étendue de nos eaux et de notre potentiel que boude le Gouvernement.

L’inflation a atteint les deux chiffres et le panier de la ménagère n’en finit plus de souffrir. C’est encore le fruit d’années de négligence de notre stratégie industrielle et agricole, qui n’a cessé de laisser aux importations suppléer aux carences en matière de production locale. Tout est bien sûr lié : notre déficit commercial ne cesse de s’accroitre par manque de « Made in Mauritius » et nous d’importer toujours plus cher et notre monnaie ainsi de se dévaluer. Nous avons entendu récemment Harvesh Seegoolam, Gouverneur de la BOM, faire pale figure, en nous serinant que notre devise reprenait du poil de la bête par rapport à 2020 mais il ne convainc, encore une fois, que ceux qui voulaient bien le croire. Quelque $200 millions auraient été injectés, nous affirme-t-il au coût de Rs 8,6 Mds, soit au passage $1= Rs43, contre $1 = Rs30 avant la Covid-19. Comment explique-t-il cette constante dépréciation ? Alors que nos voisins seychellois ou maldiviens, concurrents directs de notre tourisme et à la reprise éclatante de leurs industries respectives, stabilisent leur monnaie ! Quelle est donc cette incompétence chronique qui ne cesse d’affecter le Gouvernement ?

En fait, comment espérer mieux de la part de gens qui n’ont de culture de gouvernance que l’opacité et au final, souvent la corruption au bout du compte ? Nous n’avons guère oublié comment PKJ se doit de répondre d’accusations de paiements de plus de Rs 500,000 en cash, enquêtes au point mort grâce à l’ICAC, ‘ki ape guet figure’ plus que jamais. C’est du reste par sa politique du contrôle que PKJ ne cesse d’instaurer une politique répressive contre toute contestation, au point que l’institut V-Dem, organisme suédois de surveillance de la croissance démocratique, a cessé de nous qualifier de démocratie libérale depuis 2021 et nous répertorie comme un pays en voie d’autocratisation. Comment s’en étonner avec des lois répressives avec les amendements de l’IBA Act, la censure du discours de Noel du Cardinal Piat, les arrestations régulières sous l’ICTA pour simple « annoyance » ? Voilà donc l’héritage des Jugnauth : nous faire avoir honte devant les étrangers !

Ce n’est du reste pas qu’avec l’ICAC que le phénomène de contrôle à tout va se produit. La GRA, la MBC, l’ICTA, l’IBA et tant d’autres organismes publics sont sous le coup de la férule directe du Bureau du PM. Tous ces organismes font l’objet de critiques acerbes pour leur comportement antidémocratique et abusif. La multiplication et la généralisation de la concentration des pouvoirs entre les mains du PM résultent, au final, à ce que celui-ci délègue ses pouvoirs à des conseillers, soit à des personnes non-élues. Celles-ci ne doivent de comptes qu’à sa seule personne et non, contrairement aux élus, au peuple. Du coup, ces mandarins ont pour objectif principal de plaire au souverain, lequel s’appuie davantage sur eux que sur ses ministres et hauts fonctionnaires. À en croire Nando Bodha, ces conseillers verrouillent même l’accès au PM et accaparent le pouvoir. Quand on voit comment Ken Arian s’est hissé à la tête d’un super groupe dont la première tâche aura été d’enlever Air Mauritius de la bourse, soit du contrôle de la SEC, on comprend encore plus les paroles de Bodha.

Il faudra impérieusement, pour recouvrer notre espace démocratique, démanteler ces lois répressives, que sont l’IBA Act et l’ICTA, aussi libéraliser les ondes audiovisuelles en privatisant plusieurs chaines de la MBC. Également avoir une Freedom Of Information Act et établir un contrôle parlementaire sur les nominations politiques à la tête des organismes parapublics. Il n’est pas acceptable que cette concentration de pouvoir demeure entre les mains du PM, en démocratie, si tant est que nous puissions nous réclamer encore d’une telle appellation. Même le Cabinet n’a aucun pouvoir de contrôle sur les actes despotiques du PM. Avec l’absence de méritocratie, s’est associée une flagrante politique de discrimination, exercée de façon plus éclatante que jamais sous le régime PKJ. Un réel divorce s’est établi entre le Gouvernement et le gros de la population, attendu que le régime ne s’appuie que sur une section de la population, cajolée mais maintenue ainsi en otage, pour le maintien de privilèges accordés aux dépens des autres composantes de la Nation. Et avec des peurs entretenues parmi le premier groupe à l’encontre de ces dernières.

C’est, du reste, pour entretenir les bonnes grâces de cette frange de la population et sa légion de « chatwas », que le régime détourne l’élémentaire des principes de l’attribution des marchés publics sous la Public Procurement Act et musèle la Central Tender Board par un recours abusif à « l’emergency procurement ». Encore une réforme à mener ! Nous n’avons pas oublié l’affaire Pack & Blisters et les multiples attributions aux petits copains de contrats faramineux. D’ailleurs, où en sont les enquêtes sur ces affaires et les accusations contre l’ex-No 1 de la STC, Johnathan Ramasamy et ses affiliés, ou contre l’ex-ministre du commerce, l’inénarrable Yogida Sawmynaden ? Ou encore les enquêtes découlant des révélations des affaires Kistnen ? Au passage, où en sont les enquêtes sur les décès de M. Pravin Kanakiah, officier du procurement au ministère de la santé, mystérieusement retrouvé mort à Gris-gris en décembre 2020, soit deux mois après le meurtre de M. Kistnen, ex-chef agent du MSM au No.8, ou encore de Mme Faheza Mooniaruth, ex-Office Management Executive du même ministère de la santé, retrouvée en juin 2021, après une chute mortelle du Emmanuel Anquetil Building, soit deux mois avant sa retraite programmée ?

À la corruption généralisée, qui s’est instaurée sous le présent régime, sur fond de fraudes et de gaspillages, que les derniers rapports de l’Audit ou de la Public Accounts Committee viennent nous ânonner dans des rapports toujours plus volumineux, s’est aussi installée la dictature de la majorité à l’Assemblée nationale. Là y sévit le Loudspeaker, personnage aux compétences obscures pour occuper un tel poste et qui opère une complète censure au profit du Gouvernement ! Sooroojdev Phokeer est devenu l’emblème de la dérive autocratique du pays. Il rejette systématiquement toutes les questions gênantes pour le régime, barre la route au fonctionnement démocratique normal, expulsant les députés de l’Opposition par grappes. Mais faut-il s’en étonner quand on sait que depuis la réforme constitutionnelle de l’Act 36 de 1990, que le Speaker n’est plus qu’une créature progouvernementale aux pouvoirs diminués. Il n’est pas inutile ici de mentionner que cet amendement fut commandité par SAJ, même si ses successeurs se sont bien gardés de revenir au mode antérieur.

Faut-il s’étonner dans cette ambiance délétère et d’incompétence généralisée que l’on entende de toutes parts que les affaires ne redémarrent pas ? Si nos dirigeants n’étaient pas si occupés à nous concocter des éléphants blancs ou pire, si l’on repense aux affres du système de commissions et de détournements établi par Yogida Sawmynaden, peut-être s’apercevraient-ils que permis, patentes ou autorisations sont de plus en plus compliquées à obtenir auprès des organismes de tutelle. Peut-être sauraient-ils enfin ce qu’est le prix de l’opacité quand on se voit refuser des BLUPs pour la énième fois ou refuser la connexion au réseau de la CWA ou du CEB pour des raisons encore plus obscures ? Pourquoi du reste, le comité spécialisé du CEB sur le raccordement des Private Power Producers ne siège-t-il que si peu chaque année et apparemment plus depuis 2019 ? On affirme que c’est lié à la Covid-19. Quel est le rapport ? Comment espérer que soient lancés des projets privés sans permis de construction, sans eau ni électricité ni internet ? Comment s’étonner alors que nos jeunes veuillent s’expatrier ou que si peu de nos universitaires rentrent au pays ?

Voici donc le tableau noir qui se dresse devant nous, République de Maurice : népotisme, copinage et corruption à foison, dérives autocratiques et incompétences généralisées de tous les côtés. Faudra-t-il qu’aux prochaines élections législatives, l’on vienne dire : « Si vous haïssez votre pays, votez MSM » ?

26 April 2022

Me.Richard Rault
26 April 2022

 

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