Alexandre Laridon
Alexandre Laridon

Avec la tournure que prennent les choses au sujet du rapport entre les medias, le pouvoir et la chose politique, ne soyez pas étonné si l’ile Maurice se fasse encore rétrograder dans le prochain classement mondial de la liberté de la presse. Malgré le fait que ce rapport intrinsèque entre la presse et le pouvoir est supposé être une relation naturellement conflictuels du fait que les medias doivent agir comme chien de garde et être un contre-pouvoir, il semble qu’à ce jour, cette relation serait devenue plus un conflit personnel qu’autre chose ! La preuve avec la frappe constante contre certaines rédactions de l’ile depuis quelques temps. Suivez mon regard…

Top FM par exemple, qui est une des radios privées du pays, a été pour la énième fois la cible des autorités cette semaine. Dans une correspondance adressée au directeur de ladite radio, l’ «Independent Broadcasting Authority» – l’autorité qui régule la diffusion des medias à Maurice – les a informées le 15 décembre 2020 que leur licence d’opération a été suspendue pour une durée de trois jours ; au moment même où l’affaire Kistnen commence à prendre une dimension intéressante. Serait-ce un hasard ou une coïncidence? Nul ne saurait nous dire. Mais la raison qui a évoquée par l’IBA serait une critique de la part d’un syndicaliste sur les ondes à l’encontre du Premier ministre indien Naraindra Modi au sujet de « son ingérence dans les affaires intérieures de Maurice » qui remonte à 24 février 2020 ; il y a donc plus de dix mois de cela. Fort heureusement, cette suspension a été levée sur ordre de la cour suprême le jeudi 17 décembre 2020 suite à une demande de révision judiciaire déposée la veille et qui sera appelée le 29 décembre 2020 en cour.

Le comble c’est que ce n’est pas la première fois que les autorités s’en prennent particulièrement à cette radio indépendante. Au cours de cette année a écopé le 3 avril 2020 d’une suspension d’antenne de deux jours suite à une décision de l’IBA dȗ a un contentieux entre l’autorité régulatrice et la radio, concernant le compte-rendu d’une « Private Notice Question » (PNQ) qui date du 6 aoȗt 2019 ! Pour information, cette PNQ avait été adressée par le leader de l’opposition d’alors, Xavier Luc Duval au Ministre Yogida Sawminaden, alors Ministre des Technologies, de l’information et de la communication, afin d’en savoir plus sur l’octroi des licences radios par l’autorité régulatrice. Quelques jours plus tard, l’IBA avait tenté de revenir à la charge avec une seconde procédure disciplinaire contre Top FM. Procédure qui avait été gelée par la cour suprême en attendant qu’une demande de révision judiciaire déposée par la partie concernée soit prise sur le fond.

Malheureusement, cette répression semble s’appliquer à tous les medias qui vont à contre-courant des exigences autoritaires du gouvernement. Le journal l’express par exemple, fondé en 1962 et ayant mené combat en faveur de l’Independence de ce pays, a été interdit d’accès – pour ne pas dire refouler – à plusieurs reprises à la conférence de presse du Premier ministre, dont la plus récente était celle où le chef du gouvernement s’expliquait sur le scandale d’Angus Road. D’ailleurs ce dernier a fait servir une plainte par la suite à l’express pour les articles publiés à ce sujet et leur réclame Rs 25 millions pour diffamation. Pour rappel, en septembre 2017, trois journalistes de ce même quotidien de l’ile avaient été interpellés par la police après la publication d’une affaire de blanchiment d’argent impliquant un ex ministre du gouvernement, après une perquisition monstre à leurs domiciles.

Il n’y a aucun doute qu’à chaque fois qu’un scandale (re)fait surface et que l’affaire est pris sur le fond par les medias, ces derniers sont menacés afin de faire taire toute critique médiatique alors que l’une des conditions essentielles de l’existence d’un espace public est « la présence des médias susceptibles d’alimenter et d’éclairer le débat public » comme le rappelle si bien Michael Schudson dans son livre, ‘Le Pouvoir des Medias’ publié en 1995. Pour l’auteur américain, la presse contribue à « l’élaboration du contexte dans lequel et à partir duquel se forge la pensée des citoyens ». Malheureusement bien que considéré comme l’un des pays africains modèles en matière de démocraties et de respect des droits humaine, l’ile Maurice qui est classe cette année à la 56ème place au classement mondiale de la liberté de la presse demeure toujours un territoire où les journalistes peuvent être condamnés à de la prison ferme pour des publications jugée d’outrage à l’ordre public.

La presse Mauricienne et les journaux de l’ile ont jalonnée l’histoire de ce pays depuis le 18ème siècle et ont participé en tant qu’acteurs à la construction de la nation mauricienne. Il est certes vrai que cela a été une bataille qui a durée depuis des décennies afin que la presse écrite puisse jouer un rôle central dans l’instauration d’un dialogue démocratique. Mais les médias en générale ont surtout aidé à prôner pour que la liberté d’expression, un droit constitutionnel, soit un pilier aussi important que la liberté de la presse dans une démocratie. D’ailleurs, les libertés d’expression et d’information sont consacrées par la constitution mauricienne, non seulement parce que d’un point de vue individuel, il s’agit des droits fondamentaux de l’homme mais encore, parce que du point de vue du système politique, il n’y a pas de démocratie sans ces libertés.

Ce qui se passe dans la conjoncture actuelle est une entrave à la liberté d’information. Inhérente au droit fondamental qu’est la liberté d’expression et le droit de savoir. Il est évident que la méthode inique utilisée par ceux qui sont aux commandes n’a toujours pas change depuis les années 80. Mais qu’ils se la mettent bien dans la tête que toucher à la liberté d’informer, c’est toucher à la démocratie participative. Et vous croyez toujours que nous aurons un ‘Freedom of Information Act’ durant le mandat de ce gouvernement ?

Réveillez-vous !

Alexandre Laridon


* The views and opinions expressed in this article or blog are those of the authors and do not necessarily represent the official policy of Top Fm, and affiliates of the group.

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